D’après le site Global Watchtower, le marché de la traduction se porterait plutôt bien et aurait encore de beaux jours devant lui.
Pourtant, ces constatations plutôt optimistes bénéficient-elles à toutes les parties prenantes de la filière ?

Il faut reconnaitre que la concurrence est acharnée, en particulier entre agences, lesquelles ont dès lors tendance à « optimiser » (entendez : tirer les tarifs vers le bas, augmenter le rendement, tout en essayant de maintenir la qualité).

Ainsi, pour rester compétitif, un maître mot : concentration du secteur en grandes agences, capables de fidéliser à la fois leurs clients et leurs fournisseurs (les traducteurs). Pour ces derniers, la stratégie de fidélisation repose souvent sur une offre de travail régulière, couplée à une offre logicielle bon marché (par ex, Wordfast, - presque - offert par Transperfect, ou Logoport par ART International), permettant de traduire plus vite à moindre coût, tout en maintenant, voire baissant les prix. Cela, en dépendant d’une seule agence ou donneur d’ordre. Les TM fournies par les agences, mutualisées entre traducteurs et multi-projets, entraînent une hausse du rendement, une amélioration de l’homogénéité, une dépendance des fournisseurs et des tarifs bas. A noter qu’il existe un vide juridique quant au copyright des UT (unités de traduction) crées, venant grossir les TM.

Un autre moyen de fidéliser les fournisseurs serait de les payer correctement, mais cela ne semble pas être l’option choisie pour l’instant…

Les solutions en “offshore” : une menace ?

Certains acteurs avancent également l’influence des solutions basées en “offshore” pour expliquer cette baisse des tarifs ; cela me semble un faux problème, car (je parle ici des traducteurs francophones), très peu de professionnels sont installés en Chine, en Inde, ou dans d’autres pays à faible coût de la vie : 95% des francophones exercent en Europe, dont 75% en France Métropolitaine (tous des pays où le coût de la vie est le plus élevé au monde).

Pourtant, l’argument trompeur du nivellement des prix vers le bas, encore mis en avant par certains donneurs d’ordres (offshore ou non), a eu des conséquences sérieuses : au nom de celui-ci, nombre de linguistes en sont venus à accepter des tarifs de plus en plus bas, entraînant une baisse des revenus, déjà peu brillants dans les pays de l’Union européenne, et à terme de la qualité, voire un dépôt de bilan d’acteurs pourtant compétents et formés (au profit “d’amateurs” ?).

Enfin, n’oublions pas que, plus visible, la filière devient de plus en plus exigeante ; il est à présent requis, non seulement de traduire uniquement vers sa langue maternelle et d’avoir l’expérience et le diplôme adéquat, mais d’être en permanence immergé dans la langue (et la culture) d’arrivée : il s’agit avant tout de localiser des documents d’une culture vers une autre.

Dans l’enquête diligentée par l’agence Trad’Online [1], la majorité des traducteurs estiment que la récente prolifération d’agences de toutes tailles (l’activité n’est pas règlementée) est en grande partie responsable de la situation.

Toujours d’après cette enquête, la globalisation a également eu des effets positifs, tels qu’une mise en relation mondiale des traducteurs et des clients, donc un accroissement du marché global et une meilleure visibilité. 

Quelques tendances se profilent pour les années à venir :

  • augmentation du rôle et de la puissance des outils logiciels et de la traduction automatique (Trados vient d‘intégrer une option automatique béta, qui marche plutôt pas mal),
  • méga-mémoires de traduction,
  • automatisation de la gestion de projets (réduction des coûts pour les agences, mais déshumanisation pour le dernier maillon de la chaîne) ; le traducteur devra certainement davantage s’investir dans la gestion des projets, ce qui peut entraîner pour lui un surcroît de travail si chaque grosse agence développe son propre outil de gestion, le traducteur devant s’adapter à chaque outil. Il serait donc plus facile de travailler toujours pour la même agence, ce qui entraînerait une fidélisation, donc une dépendance.

Quant à savoir si la traduction automatique remplacera à plus ou moins court terme la traduction humaine, un article de Futura Sciences fait le point à ce sujet : ce n’est pas encore pour demain (en fait cela fait plus de 40 ans que cet évènement est annoncé). Mais les gains de productivité imposés nécessitent l’utilisation de ces outils d’aide à la traduction, la traduction automatique n’en étant qu’un de plus. Le métier se dirige ainsi vers la localisation, la gestion de projets et la gestion humaine d’outils spécialisés, le traducteur devenant ainsi un « ingénieur linguistique ».

Dans un secteur très morcelé, souvent en conflits d’intérêts, en bref une vraie jungle, peut-on envisager à terme une meilleure coopération entre les différents acteurs, de façon à ce que l’ensemble des parties prenantes bénéficie réellement des évolutions technologiques (ce qui améliorerait du même coup la qualité – et l’image du métier), ou cela est-il trop utopique ?

[1] « Filière française de la traduction - Enquête auprès des traducteurs indépendants ». Enquête réalisée par Trad’Online et KDz’ID. Les résultats sont présentés ici et ici.